Aeon Flux

Bien avant le film remarquablement dénué d'intérêt sorti en salle en 2005, Aeon Flux était une série animée diffusée sur Liquid Television, une filliale du mastodonte MTV. Et si une seule oeuvre devait rester dans les mémoires de la chaine qui inventa en son temps l'inanité absolue de l'image mouvante, augurant en cela le pananorama télévisuel du XXIeme siècle, cette série arriverait loin en haut d'une liste pourtant courte . Créée et dirigée par Peter Chung - à qui l'on doit depuis un animatrix et Dark Fury, intermède animé dans le monde de Pitch Black - la série met en scène une héroïne mystérieuse, physiquement surentrainée et prenant part au conflit qui oppose les deux factions d'une nation coupée en deux par un mur, symbole mortel surmonté de tourelles et de détecteur qui interdisent le passage d'un côté à l'autre.

 

Diffusée tout d'abord par "épisodes" de deux minutes qui, mis bout à bout, constituent un pilote de 12 minutes, la série connut une seconde saison en cinq épisodes de très courts eux aussi, puis enfin une troisième faite de dix épisodes approchant chacun les 25 minutes. D'emblée, le réalisateur prend le parti d'une totale non-linéarité scénaristique - Aeon meurt à chaque épisode de la seconde saison... - et s'offre ainsi une liberté narrative complète où l'histoire générale a beaucoup moins d'importance que les motifs particuliers qui la dessinent.

 

Si l'héroïne éponyme est au centre de chaque épisode, c'est plutôt sa relation étrange avec l'exceptionnel Trevor Goodchild qui donne l'unité narrative de la série. Cet homme, à la fois savant fou, dictateur philantrope et mégalomaniaque génial, vit avec Aeon une histoire d'amour passionnelle, violente et ultimement contrariée. Ils poursuivent en effet des buts systématiquement opposés et chaque rapprochement, chaque baiser, est aussi l'occasion d'une bataille inouie de leurs volontés et de leurs corps. Que Trevor devienne, par une manoeuvre politique abjecte, le dirigeant suprème d'une nation, ou qu'il participe à l'incarnation et au clonage d'un dieu démiurge, Il trouve toujours sur son chemin Aeon, déterminée à l'arrêter ou à récupérer à son profit les résultats de ses actes.

 

L'idée, excellemment utilisée, autorise les scénaristes à s'écarter de la fatigante séparation manichéènne qui structure nombre d'oeuvres de science-fiction, encore plus lorsqu'elles sont américaines. Le débat est, ici, toujours recentré sur l'affrontement de deux personnalités dont les buts n'apparaissent jamais clairement. Drapés chacun dans leurs certitudes de "bien" et "juste", ils utilisent sans pitié civils, soldats et machines pour parvenir à leurs fins, nécessairement troubles.

 

Techniquement, la série n'a pas à rougir de ses années, car l'animation est fluide et agréable; les dessins, pour peu que l'on adhère - ce n'est pas mon cas - au style si particulier de Peter Chung, sont travaillés et retranscrivent à la perfection l'ambiance froide et robotisée des villes comme celle, hypnotique ou hallucinatoire, des visions du démiurge. La musique est particulièrement excellente, jouant en permanence sur les ambiances sonores industrielles parsemées des quelques notes du thème de chaque personnage lorsqu'il apparait.

 

Au final, Aeon Flux s'adresse à un public qui n'a pas peur de l'étrange et de la nouveauté. Mélant des scénarios à la fois terriblement ambitieux et inventifs, à une narration innovante, elle représente ce que la science-fiction a de mieux à offrir. Loin des space opera guimauves qui ressassent sans cesse les mêmes guerres intergalactiques, ou les mêmes rencontres pseudo extra-terrestres avec des races étrangères plus humaines que les animaux de Disney, cette série joue du décalage et de la liberté qu'offre son monde futuriste pour délivrer une vision acide de la société, des rapports humains voire de l'histoire humaine.

 

Aeon Flux, 1992-1995, édité en dvd en 2005 chez Paramount sous le nom Aeon Flux, the complete animated collection