De l'accent circonflexe en poésie
Voici, pour commencer cet article, la retranscription d'un texte écrit en Janvier 1997.
« Le 6 Novembre 1990, sans la pompe qu'aurait méritée une telle nouvelle, le Journal Officiel annonçait une réforme de l'orthographe ou, selon ses propres termes, des Rectifications. Tirons un instant ce crime contre la langue hors du juste silence qui semble l'entourer.
Est parue, sous l'éminente autorité de l'Académie Française, une liste des mots les plus employés dont l'orthographe, après avoir connu maints écorchements, se trouve enfin corrigée pour faute de difficulté. Belle occasion de trépigner de joie pour les écoliers, d'indifférence ou de soulagement pour la plupart, et de fureur pour les poètes.
Quelle sensitive tristesse que de voir, leurs accents supprimés, l'abime* réduit à une simple flaque de vide, ou la brulure* à un inoffensif picotement. Et quel pouvoir reste-t-il au maitre*, son couvre-chef subitement enlevé? Peut-être certains, dans une protestation réactionnaire, voudront-ils rester indéfiniment debout, plutôt que de s'assoir* d'académique manière.
Il aura pourtant fallu la lecture de cette liste déplorable pour s'apercevoir, dans l'affliction d'une dénaturation par l'artificieuse modernité, combien la magie de la langue est tributaire de ses mystères intérieurs, de l'attachement émerveillé à quelque arbitraire et inexplicable généalogie, l'antique origine déjà occulte d'être si lointaine,
(où l'on voit, il est vrai, à quelle habitude d'une forme attendue et reconnue tient le plaisir esthétique, voire le sentiment même)
et l'illusion, sublime au moins pour le poète, que chez le mot aussi l'âme est liée au corps, plus indissolublement que la note à l'instrument qui la fait naître.
Ainsi la langue, dans ce pitoyable effort de communicabilité et d'immédiateté scripturale, ancien et incompréhensible objet de désir, perd ses formes aux dépens d'une profondeur pareillement dépossédée d'elle-même.
Dans le ridicule d'être obligé de justifier une si pragmatique entreprise (outre l'avantage, évident, qu'à défaut de ressentir le mot on pourra l'écrire sans faute) on nous montre entre parenthèses que l'identité est le lit de la conformité et qu'on écrira abime* parce que, après tout, on écrit abimer, et charriot* parce que, charrette. L'exception – étymologique ou non – faisant infamie, on supprime l'infamie par l'exceptionnelle platitude. Et l'on passe à présent sans frémir sur l'essence, persuadé que la forme se doit d'être le signe directement référentiel du sens.
Tout ceci est encore facultatif et il nous reste l'espoir – torturé certes des hurlements du mot que l'on ampute d'une partie de son être – d'être mort bien avant que la langue ne soit plus que langage et que s'achève l'agonie du mot dans sa chair si délectable, dont brûlent aujourd'hui les derniers feux, quand son âme n'aura trouvé de paradis que dans l'oublieuse mémoire.
* Pour l'instant, «aucune des deux graphies [ancienne ou rectifiée] ne peut être tenue pour fautive » selon le dictionnaire de l'Académie (édition 1993) »
Je relis ce texte avec le regard voilé d'une tendresse rétrospective à l'égard de ces années perdues. Il aurait mérité quelques corrections, quelques réécritures, mais sa forme maladroite me semble aujourd'hui touchante. Cependant, et bien que je ne puisse m'empêcher de lire là quelques indubitables vérités, l'innocence idéaliste de ce petit pamphlet porte inévitablement à sourire. Il faut dire, aussi, que je ne suis plus simplement poète (orgueilleuse auto-procalmation d'une jeunesse encore rêveuse), mais aussi père, travailleur et citoyen du XXIeme siècle. Aussi me rends-je bien compte que ce que j'envisageais à l'époque comme un regrettable raccourci, l'admission un peu molle des faiblesses du commun – j'étais d'évidence, sous perfusion mallarméene, l'art pour tous en tête, s'illumine aujourd'hui du projecteur d'une réalité plus crue qui n'a plus rien à voir avec l'affront fait à la langue.
Cette réforme de l'orthographe s'inscrivait, probablement sans le savoir, dans la course folle de la société moderne au nivellement maximal, la tentative désespérée d'un monde de faire rejoindre à tous le dénominateur commun du médiocre, afin de gommer les différences cruciales qui la déchirent de l'intérieur et qu'elle se doit de nier pour justifier l'idéal communautaire que sa politique encourage. Il est d'ailleurs logique, au sein d'une entité qui se définit comme Europe, que la spécificité historique de ses différents composants s'étiole peu à peu. Il n'est qu'à voir comment l'Anglais, parlé et compris aujourd'hui par tous, est pour beaucoup devenu un simple vecteur de communication, vidé de tout arrière texte culturel et étymologique, réduit à l'état de véhicule sémantique immédiat pour les meeting quotidiens du business.
Ce que je vois également dans cette admission de la nullité comme règle, c'est la peur effarante d'une société qui comprend que jamais plus le travail et l'effort ne seront des valeurs positives, mais les freins quotidiens qui retiennent le consommateur dans sa recherche éperdue d'un bonheur factice. Et qui ploie irrémédiablement contre cette force qu'elle a fait naître et qui lui échappe maintenant.
L'idéalisme éthéré de ma jeunesse m'apparaît aujourd'hui comme un doux cocon de bonheur, et je m'exaspère d'avoir du rejoindre le camp des "vieux cyniques", ou plutôt que le monde m'y ait poussé.