Il
Je tiens tout d'abord à préciser que les textes étudiés ici sont l'œuvre d'un ami envers la personne et les talents duquel j'éprouve une sincère admiration. Je ferai de mon mieux pour que ces sentiments personnels n'émoussent en rien les arêtes de mon esprit critique, ne serait-ce que pour lui rendre la sincérité et la droiture dont il tente de faire preuve dans son œuvre littéraire.
Commençons donc par les aspects les moins plaisants de Il. Je n'ai jamais caché la haute estime dans laquelle je tenais la littérature et son extension naturelle et indispensable, le livre. Je suis donc, par une forme de conviction élitiste et chaque jour bafouée, offensé par la lecture sur internet, et pire encore par la forme ultime de sa perdition, le blog. Cette forme d'expression, bien que parfaitement adaptée à l'échange d'idées et au partage d'informations – pour la littérature, le blog engagé du Stalker est une excellente référence – rabaisse l'œuvre littéraire à une collection parcellaire, désœuvrée, de moutons égarés que le berger aurait décidé de relâcher à leur pâturage un par un, brisant sans pitié la cohésion du troupeau. Elle a cependant, force est de le reconnaître, son penchant lumineux dans l'accès offert à des textes de qualité, comme ici, qui ne seraient sinon pas lus par le plus grand nombre faute d'éditeur.
Ceci n'est cependant qu'un désagrément mineur comparé aux terribles conséquences que l'aculture internet inflige à ces très beaux textes. Ils respirent en effet du souffle court qu'une société dans l'urgence insuffle à ses citoyens: écrits dans un élan qui confine à la nécessité, et mis en ligne de ce même mouvement, ils sont perclus de fautes d'orthographe au point d'en être parfois difficilement lisibles. La littérature est un art, c'est à dire une techné, un artisanat qui n'est pas seulement l'émanation fumeuse d'un esprit soit disant inspiré. Par cela, elle nécessite un travail, une confection de la forme qui donne au sens toute sa grandeur ou, par son absence, la lui retire en appauvrissant le contenu sémantique par une syntaxe floue. Pour un exemple de ce triste constat, il suffit de lire le chapitre « elle », magnifique mise en lumière de l'amitié et de la sensibilité féminine, mais immensément gâché par une désinvolture presque systématique face à l'accord du participe passé, qui fait en permanence peser le doute quand à l'identité, masculine ou féminine, de ses compléments d'objets directs. L'effet en est particulièrement gênant dans une conversation entre filles, sur les garçons. Alors on me traitera à loisir de vieux con ou d'abruti intransigeant, je n'en serai pas moins, et avec une certaine fierté, intraitable: il est tout simplement inacceptable d'offrir à la lecture un texte dont les fautes (probablement de frappe ou d'inattention, mais cela ne saurait être une excuse que pour ceux qui n'accordent pas à leur travail la valeur qu'il mérite) desservent à ce point un texte qu'elles défigurent. Et si l'on me trouve un peu dur à cet égard, on m'excusera de n'être pas allé sur les bancs d'une école permissive, médiocre et démissionnaire.
Cette contrariété ne peut cependant dissimuler longtemps le plaisir qu'il y a lire les différents textes qui forment le corpus Il. Ceux-ci narrent, par les yeux alternés de Damien et de ses différents amis, un épisode décisif de la vie de celui-ci qui, suite à une rupture amoureuse, remet à plat sa vie toute entière, quitte son passé sans un regard et laisse ceux qui le connaissaient sans nouvelles, sans piste d'explication quant à cette soudaine disparition. Cet abandon a, d'un point de vue narratif, deux intérêts: pour le personnage central tout d'abord, il ne s'agit pas d'une fugue gratuite mais d'un véritable retour à l'inconnu, d'un départ nouveau afin, de manière très habile, non pas de se redécouvrir, mais de découvrir comment ce qu'il est, ce qu'il a toujours su être, peut s'inscrire dans le monde extérieur. Comment un être unique peut-il entrer dans l'équation commune et participer à l'équilibre global en gardant intégrale une forme de solipsisme absolue et inflexible? La réponse, sans surprise et avec un romantisme touchant, se trouve quelque part dans l'amour, mais le coeur du récit n'est pas de formuler cette réponse, simplement d'y parvenir.
Le second intérêt de ce départ est de constater ses effets sur l'entourage de Damien. Alors que les chapitres d'ouverture et de fermeture sont écrits à la première personne et illustrent une forme symbolique de mort et de renaissance du personnage principal, tous les autres chapitres sont écrits à la troisième personne et s'attardent chacun sur l'un ou l'autre de ses amis les plus proches. C'est pour l'auteur l'occasion de se livrer à une observation fascinante et, semble-t-il, fascinée, des multiples formes que prend l'onde de choc du départ chez chacun, de l'imperceptible ondulation d'une émotion à l'éclatement des fureurs trahies. Vue sous l'angle des thèmes abordés, c'est une réflexion passionnante, et parfois terrifiante, sur la nature des amitiés et des amours, une démystification sans pitié des épaisseurs du tissu social dans ses constructions passées, ses illusions présentes et sa fragilité future, à l'ombre des egos, des mensonges et des rivalités latentes.
D'un point de vue littéraire, il s'agit d'un exercice périlleux comme l'auteur le souligne lui-même dans l'un de ses « intermède ». Prendre la voix de chacun des personnages tour à tour, leur donner une vérité, une clarté individuelle propre, sans perdre le fil de la narration principale; monsieur Rambaud s'en sort ici avec les honneurs, parvenant sans faillir à explorer l'intimité de chacun, tout en tressant la toile d'une narration globale qui dévoile peu à peu l'image du groupe tel qu'il était avant le départ de Damien, et la manière subtile avec laquelle l'entité se désagrège en multiples groupuscules selon les affinités et le caractère de chacun. La réussite est moins systématique du point de vue stylistique et, si l'écriture offre ici aux lecteurs de belles pages introspectives très différentes selon la personne concernée, on reste effectivement loin des prouesses sonores de Damasio louée par l'auteur lui-même. Ce n'est, pour une fois, pas moi qui l'ait dit.
Le souvenir de la lecture de Il laisse en moi l'impression de deux réussites littéraires majeures qui en font une œuvre à conseiller, non seulement pour les qualités déjà évoquées, mais aussi et surtout pour ces éléments qui marquent durablement le lecteur. La première de ces réussites est l'impact émotionnel immense du texte. Il s'agit sans conteste d'une œuvre à vif, écrite dans un moment tumultueux de souffrances et de remises en question pour l'auteur, et ces moments saignent à travers le texte, tour à tour poignant, triste, ou très simplement et très honnêtement heureux – l'honnêteté est aux écrivains une de ces qualités un peu mythique qu'il est souvent difficile d'entretenir lorsqu'on est menteur professionnel. Beaucoup des personnages, certaines réflexions, l'inflexion d'une voix ou d'un geste, m'ont à plusieurs reprises serré le cœur, amené les larmes aux yeux ou profondément affecté dans leur tristesse. Cette qualité d'empathie est remarquable chez un auteur qui a su à la fois s'emparer des pensées les plus intimes de quelques êtres humains, tout en dressant un portrait quasi clinique des relations humaines en général.
La seconde réussite du texte réside justement dans cette exploration de l'intimité, dans la traque sans relâche du petit mot, de la vague innocente qui annonce ou dissimule la tempête, dans l'écoute attentive des paroles inaudibles qui structurent le dialogue. Il y a là un travail d'orfèvre qui se rapproche, mais de manière plus humaine et sensible, de l'écriture de Nathalie Sarraute. L'auteur rend ici de manière admirable la dynamique invisible qui régit les relations humaines, tout un ensemble d'actions et de réactions qui peuvent sembler sans rapport, mais qui dépendent de l'étroite corrélation des forces tacites – amour, ressentiment, ignorance, incompréhension, la liste est presque infinie – à l'œuvre derrière chaque geste et chaque mot.
Pour finir, j'aimerai encourager chacun à lire le magnifique début du chapitre "eux (1)" qui illustre parfaitement ces deux points, en livrant dans avec une vérité et une sensibilité intenses un précieux instant de vie, à la faveur d'une simple caresse dans la nuit.
Clément Rambaud, Il, paru sur Onemantale