La Compagnie noire, les livres du Nord
Lire aujourd'hui la Compagnie Noire, c'est (re)découvrir que la fantasy n'est pas le genre mort-né dont les cadavres ornent les hit parades des librairies. Car on peut raisonnablement raconter une histoire dans un moyen-âge un peu féérique sans recourir aux atroces clichés qui nous sont si abondamment servis dans la soupe insipide qui constitue la majorité des productions du genre. Ici, point de prince déshérité ou orphelin, point d'enfant prodige destiné à sauver le monde selon une prophétie oubliée, et encore moins de combat titanesque entre les forces virginales du bien et le sorcier surpuissant et fou décidé à faire du monde son empire.
La Compagnie Noire est une troupe de mercenaires expérimentés qui vendent leurs services à l'employeur le plus offrant, pas trop regardants sur les moyens et légendairement efficaces. Leurs aventures nous parviennent à travers la voix de Toubib, médecin de la troupe et chroniqueur des Annales, dont l'ancienneté et l'expérience sont souvent mises à profit pour les plus dangereuses missions. Ce qui donne au lecteur l'occasion d'être aux premières loges en permanence. Mise à part cette nécessité narrative, largement accentuée dans le troisième livre où Toubib est séparé de ses compagnons pendant quelques semaines, le roman reste très égalitaire : pas de héros, pas de personnage principal, juste un noyau soudé de vétérans dont aucun ne l'emporte sur l'autre en termes d'importance dans le récit. Il en résulte un récit parfois déroutant, car le lecteur n'a pas de personnage focal auquel s'identifier, mais le roman en est d'autant plus riche qu'il fait la part belle a des personnages très différents, et souvent en désaccord.
On lit souvent que l'intérêt et l'originalité de la compagnie noire est de se placer du cote des méchants (d'ou le classement de la série dans le domaine de la Dark Fantasy - un des nombreux sous genres inutilement inventè par ces éminents penseurs qui vivent au crochet de la critique littéraire mondiale). C'est bien évidemment on ne peut plus faux et réducteur. Dans un empire en guerre, la compagnie n'a le choix que de travailler pour l'un ou l'autre camp, aucun des deux ne se préoccupant particulièrement de morale, du moment que ses frontières continuent à s'étendre. Au contraire, une réflexion très intéressante est tissée en toile de fond tout au long des trois tomes, à la fois sur la responsabilité du mercenaire vis à vis des conséquences de ses actes, mais aussi sur la nature du mal et, plus subtilement, du moindre mal. En effet, la compagnie s'écarte peu à peu de sa ligne de conduite (travailler pour le meilleur payeur), pour échouer sur des rives plus floues, qui se résumeraient plutôt a travailler pour le "moins pire" des payeurs. C'est aussi une réflexion très peu américaine sur le statut du soldat : s'agit-il de combattre en suivant les ordres a la lettre, ou de se battre pour des ordres que l'on trouve acceptables ? Faut-il au final se battre, ou fuir cette vie pour des rives plus rieuses ?
La compagnie Noire est donc un roman très sombre. Ballottant ses personnages dans les tourments d'une guerre dévastatrice; révélant la nature humaine pour ce qu'elle est (fragile, incertaine, à la fois beaucoup plus louable que ses actes ne le laissent paraitre et infiniment plus méprisable qu'elle n'essaie de le faire croire); les romans entrainent sans relâche un groupe d'hommes que l'on se prend à aimer dans des mésaventures trépidantes. Car Glen cook se révèle extrêmement doué à l'exercice des Annales, et les pages se tournent d'elle-même tant la lecture est passionnantes de bout en bout. Le ton n'en reste pas moins très spécial, assez unique dans le paysage de la fantasy, car très peu porté sur l'apologie de l'héroïsme courante au genre. De manière générale, il s'agit plutôt pour les Compagnons de trouver un moyen de sauver leur peau, encore et encore.
Dans tous les cas, voila une lecture hautement recommandable, un petit millier de pages qui se dévorent avec bonheur.
La Compagnie Noire, les Livres du Nord, Glen Cook