The Dark Knight Strikes Again - Hérotérrorisme
S'il y a une certitude qui émerge à la lecture de cet ouvrage, c'est que Miller est l'un des plus brillants auteur de bande dessinée de l'histoire de ce média. A tel point brillant, d'ailleurs, qu'il semble avoir atteint cet espace de création privilégié où plus rien ne compte que la vision du créateur. Car The Dark Knight Strikes Again est une œuvre entière, sans concessions, qu'aucune considération extérieure ne semble venir troubler. D'un simple point de vue graphique, on pourrait ironiquement dire que Miller n'a jamais aussi mal dessiné : les traits sont simples, voire simplistes, les personnages carrés, monolithiques. C'est en fait là l'expression graphique d'un dessinateur qui n'a plus rien à prouver; dont le style, après des années de travail, est simplement le sien, tendu avec une rare intensité vers l'essence du trait. A ceci se rajoute l'incroyable travail de coloriste de Lynn Varley, elle aussi au sommet de son art. Au contraire du dessin, qui tend à une expression plus symbolique que narrative, la couleur donne ici vie à la narration. Bien souvent elle supplée même à l'absence d'indices textuels, s'ajoutant au dessin comme une véritable strate de sens. A cet égard, The DarkKnight Strikes Again est une bande dessinée visionnaire, car elle met en place des procédés similaires à ceux de Sin City en son temps : une narration, une manière d'aborder la construction du récit et le dessin absolument nouvelles - je garderais pour moi le mot révolutionnaire qui me brûle les lèvres...
Puis vient le texte. Frank Miller est définitivement une voix immense, un auteur dont les personnages prennent chair par le seul charisme de leurs dialogues. Et c'est encore plus vrai lorsqu'il s'agit d'anti-héros aussi extrêmes que Batman. Car Frank Miller semble ne pas aimer les superhéros. Le surhomme, le superman dont la moralité et les pouvoirs flottent au-dessus des réalités humaines, passe bien souvent un très mauvais moment sous son crayon. Miller admire définitivement les hommes, leurs défauts et qualités poussés à l'extrême, leur faiblesse sans cesse refusée, combattue et dépassée. Et nul héros de comics ne se prête autant à ce jeu que Batman, surtout dans son incarnation du Dark Knight. Un Bruce Wayne vieillissant et aigri, rongé par la fureur et la haine que provoquent en lui une société décadente manipulée par les médias, voila l'idéal du héros pour Frank Miller. Ce héros brut, monstre de volonté farouche et de violence rageuse, reste caché pendant presque tout le premier tiers du comics - correspondant au premier épisode dans la parution originale, œuvrant dans l'ombre pour la défaite d'un Superman déchu à la solde de Lex Luthor. Et après une mémorable "bataille" d'où le kryptonien sort défait, vaincu et à la limite de la mort, Bruce, enfin, prononce ses premiers mots : "I've talked enough. Get out of my cave."
Toute l'œuvre est parsemée de ces dialogues incroyables, ces lignes qui fusent et arrachent, percent l'âme et l'intelligence, jusqu'à la répartie finale de Batman à Catgirl, après la destruction de la Batcave et de tout ce qu'il a pu posséder un jour, "souvenirs, all but souvenirs. I was sentimental, back when I was old." Un Bruce Wayne de soixante ans, ayant mis à feu et à sang le monde moderne, qui retrouve la jeunesse après avoir retrouvé l'amour… Rien n'arrête Frank Miller.
Et jamais un seul instant, ni dans la critique sociale, ni dans l'apologie de la liberté, ni même dans cette évidence assenée tout au long de l'œuvre que l'amour est une force de renouveau et de construction, jamais le message ne semble facile, ridicule ou démagogique. Bruce Wayne n'est pas un révolté populaire et benêt à la José Beauvais, porté par une foule d'admirateurs plus conditionnés par les médias que ceux contre qui ils se révoltent. Bruce Wayne propose à chacun de refuser l'alternative, la soumission au dilemme démocratique, d'accepter à nouveau que chacun doit être rendu responsable de sa propre vie. Le super héros selon Frank Miller : l'homme qui a repris le pouvoir sur lui-même
Une lecture indispensable, largement décriée - et sous-estimée - quelques années après sa parution.
The Dark Knight Strikes Again, DC Comics