Crépuscule des idoles
Il manque à beaucoup d'auteurs une qualité rare en littérature : une immodestie que soutiendrait un talent incontestable. La certitude inébranlable d'être celui dont l'art ou la pensée ne peut se passer. Non qu'il faille encourager les frasques falotes d'un Houellebecq dont les livres, aussi bons soient-ils parfois, restent bien moins intéressants que les interventions de leur géniteur. Mais l'on se prend parfois à rêver d'une rock-star des livres : un personnage immense, écrasant, dont les livres relaieraient la démesure (ah Dantec, si seulement...).
La philosophie n'a pas ce problème. A une époque où la sociologie, la politique et la télévision n'avaient pas transformé l'art de penser en cuisine pour les débutants, et la pensée en pudding culturel, la voix des philosophes s'élevait comme le couperet de la guillotine, avant de s'abattre sans pitié sur la médiocrité de l'homme contemporain. A cet égard, Nietzsche reste encore aujourd'hui un bourreau inégalé. Celui qui dit « peut importe que l'on finisse par me donner raison. Je n'ai que trop raison » s'est réservé au panthéon de la sagesse une place inexpugnable, et personne ne viendra la lui ravir. Il faudrait, en effet, pour cela avoir mieux raison que lui, qui abolit d'un trait le monde vrai et le monde des apparences... La richesse du Crépuscule des idoles réside justement dans cette abolition, dans ce refus catégorique et viril de ce qu'il l'a précédé. Une révolution kantienne à coups de marteau, les pieds boueux joyeusement plantés dans le plat d’une époque dégénérée.
Je ne m'étendrai pas ici sur le contenu du livre – qui se lit en quelques heures fort bien récompensées - mais sur son effet dévastateur dans l'esprit du lecteur. Ce livre est un coup de fouet à la mollesse de nos pensées, une douche revigorante après un trop long bain de soleil. Aujourd’hui peut-être plus que jamais il choque par les partis-pris de Nietzsche, que le recul historique et social force à tempérer. Mais au delà des allégations « d’époque » sur la nature de la femme et la spécificité de la race aryenne, on trouve une reflexion passionnante sur la nature de la vie et de l’homme qui pose des questions qui semblaient actuelles à Niesctsche et sont pour nous au cœur meme des dérèglements des sociétés modernes – post modernes devrais-je dire, en ce que notre époque est le triste résultat d’un affaiblissement de l’esprit et du corps entamé bien avant nous.
Et étonnamment, Nietzsche anticipe sur la pensée de gens aussi disparates que le grand maitre japonais Haruchika Noguchi ou celui que je vais m’obstiner encore quelques années à appeler le plus grand écrivain de langue française de l’histoire de cette langue : Alain Damasio. Le premier, après de longues études sur le corps humain, avait mis en place une pensée et une thérapeutique qui met au centre de toute activité humaine la force vitale qui nous anime, se dévouant toute son existence à présenter une alternative aux méthodes de la médecine occidentale qui tend à diminuer l’effort au profit du confort. Un aperçu de cette voie est facilement accessible dans les ouvrages écrits en français d’un de ses élèves les plus proches, Itsuo Tsuda, nommes l’école de la Respiration.
Quant à Damasio, qui n’a jamais caché son admiration pour Nietzsche - et quand bien meme il le voudrait, on pourrait penser que toute la Zone du dehors s’est écrit après une lecture du Crépuscule des idoles – voici un court extrait d’interview qui va parfaitement dans ce sens :
« Ce que je sens, mais c’est indémontrable, c’est une montée profonde, inexorable, de la facilité, une dévitalisation progressive des existences qui fait que l’homme occidental, l’animal-homme, est en cours d’effondrement. Il déchoit et il déçoit. Ça n’aura rien de spectaculaire, on va simplement vers une déchéance molle, une liquidation tranquille des corps et des énergies, des modes de vie light et désintensifiés, une perte massive d’adhérence au monde. Comme dit Baudrillard, c’est la société tout entière qui est frappé d’un syndrome d’effondrement des défenses auto-immunes, l’homme ronge l’homme et s’autoinfecte. Et je ne parle pas de maladies connues, je parle d’un rapport au confort et à la sécurité qui nous tue à petites doses douces » (extrait d’une interview donnée au Cafard Cosmique)
En bref, et pour revenir au Crépuscule des Idoles, il est exaltant de se frotter a un ouvrage qui heurte autant, qui résiste à être aimé mais force l’admiration intellectuelle la plus vive. Avis aux esprits sensibles, étroits ou portés sur la bêtise, ceci n’est pas pour vous. Pour les autres, le bâton du zazen n’est pas loin.