Jeff Noon, folies fumeuses
Pour ceux qui l’ignoreraient encore, je suis un grand admirateur des éditions La Volte. Dans un paysage éditorial morne, consensuel et trop souvent restreint à une médiocrité savamment cultivée par les financiers des grandes maisons, La Volte ne cesse d’éditer des œuvres qui s’inscrivent en lettres de feu sur les tables testamentaires de l’incroyable premier roman d’Alain Damasio. Et si la plupart des livres extraits avec passion de leurs presses sont de fabuleux romans de jeunes (compte tenu de leurs publications officielles) écrivains français, la réédition des œuvres de Jeff Noon prouve leur dévouement à partager une vision engagée, expérimentale et voltée du roman.
Si l’on en croit les diverses biographies croisées de-ci de-là, Jeff Noon est un artiste accompli, multi facettes, et probablement à moitié fou. Il en va de même de son art romanesque. Ayant tiré les leçons de ses vénérables ancêtres (est-il le seul écrivain moderne à avoir lu Dos Passos et Dick ?), il a su reconstruire sa propre voix et donner à chacune des œuvres publiées par La Volte – je n’ai malheureusement lu que celles-ci - un système narratif puissant, déstabilisant et fortement pervers. Pervers parce que sa narration tord, détourne et trompe les systèmes usuels, s’appuyant sur les déformations sensitives dues à l’usage de substances altérantes (drogues sans en être), ou au contraire sur le mensonge intellectuel calculé du message publicitaire, pour plonger le lecteur dans un tourbillon de personnages, de couleurs et de strates de réalités dont l’imaginaire sort à la fois émoustillé et confus.
En effet, à l’instar de quelques uns de ses confrères, Jeff Noon nous oblige à réapprendre à lire ou, pour les moins obtus d’entre nous, à lire différemment, sous peine de nous écrouler sous la masse chaotique d’informations délivrées dans un furieux maelstrom de néologismes et de délires technoïdes. Je n’entrerai pas dans le détail de la myriade d’innovations qui s’offrent à la lecture des romans, des idées ponctuelles à celles qui affectent les fondations même de l’œuvre. Elles méritent évidemment d’être expérimentées de première main, et l’analyse leur ferait perdre cette force souvent primale qui rejette le lecteur sur son fauteuil sous le coup du choc – et du plaisir – intellectuel. Il est par contre important de souligner combien, malgré l’aspect psychotique de ses narrations, Jeff Noon parvient à nous impliquer dans ses histoires et ses personnages. Il s’agit ici de véritables romans, d’œuvres qu’on ne laisse aller que lorsque la dernière page est tournée. Malgré l’aspect souvent ésotérique de ses histoires, dont la plupart tournent autour de la quête du réel dans le virtuel, les personnages existent avec une force charnelle et charismatique, s’incarnant souvent dans la peau meurtrie de cas sociaux, en marge, par choix ou par psychose assumée.
Il est particulièrement passionnant de lire Pollen, Vurt, Nymphormation et Pixel Juice à la suite ou en gardant chacun des titres en mémoire. Aucune des histoires n’est ouvertement reliée aux autres, bien que Pollen et Vurt soient intimement interdépendantes, mais toutes prennent place dans un monde dont les personnages, les connections et les technologies, se croisent, s’influencent et se répondent. Ainsi la lecture de Pixel Juice fait apparaître, au détour d’une nouvelle, les héros de Nymphormation ou l’infâme plume noire de Vurt, et consolide, tout en développant sa trame narrative propre de nouvelle en nouvelle, l’univers général de l’imaginaire Noonien.
Pour finir, et parmi les dizaines d’autres commentaires qu’il faudrait faire sur ses livres, Jeff Noon est un auteur abrasif, doué d’un humour très noir, qui serait désespéré s’il n’était baigné dans une ironie critique permanente. C’est aussi, malgré l’apparence décousue et fébrile de ses romans, un auteur engagé et intelligent qui parsème ses œuvres d’une bonne dose de critique sociale, tout en poursuivant en fond une quête plus philosophique, aux confins du rêve.
Jeff Noon. Pollen, Vurt, Nymphormation et Pixel Juice, éditions La Volte.