Ceci n'est pas pour vous.
Ainsi commence La Maison des feuilles avec ce qui semble encore maintenant une des constatation les plus prophétique que nous ait offert le roman à travers les âges. S'il n'en était pas ainsi, ce livre aurait connu un succès que peu d'ouvrages, en leur temps, méritent.
Non qu'il faille fustiger l'aveuglement du lectorat potentiel : le livre lui-même l'a annoncé, le revendique peut-être. Ce livre n'est pas pour vous. Qui "vous" se demanderont certains, de ceux probablement qui croient ce qu'ils lisent et à qui, véritablement, le livre n'est pas destiné. "Vous" peut-être aussi, pour qui la lecture n'est pas un acte, mais une soumission, saine et récréative, à l'imaginaire d'un autre. Je revendique la lecture récréative. Je revendique l'inutile. Mais le livre, dans l'aboutissement ultime de sa valeur - j'oserais parler de son destin, si je ne craignais pas de faire ressurgir un dieu quelconque - se devrait d'être Littérature.
Après de nombreuses lectures, toutes plus littéraires les unes que les autres, j'ai fait cet amer constat que peu de livres méritaient d'être lus. Peu de ces livres, en tout cas, qui baignaient dans l'éclat desseché des lacs académiques où la littérature s'écrit en majuscules. J'y ai pourtant rencontré de très grands conteurs, quelques écrivains fantastiques, des stylistes éblouissants; mais si peu d'auteurs. Si peu de ces gens dont la plume change le regard de celui qui les lit sur lui-même, avec violence, en véritables terroristes, dans un chantage continu qui ne se résoud jamais. Maldoror, Jamais, ne cessera de me demander si dieu est un écorcheur - loin des questions mièvres de l'amérique sur l'indifférence de ses idoles - parce que je n'ai pu refermer les portes ouvertes par ses griffes.
Ceci n'est pas pour vous, non, parce que ce livre doit être lu à l'envers. Ou en diagonale. Ou par le milieu. Qui sait vraiment comment un livre se doit d'être lu ?
C'est ainsi qu'aujourd'hui, malgré l'évidente absence de conscience des cultures populaires, la Littérature a dépassé les champs autrefois réservés à l'ordre et la contrainte comme règle artistique. Le fantastique, genre dont le nom même, à l'instar de la science-fiction, refuse tout carcan trop étroit, dessine les rails de la modernité littéraire, quand le nouveau roman apparait déjà - pour ceux qui l'ont lu et aimé - comme un aieul délaissé. Ce qui nous donne un espoir fou, ébahi : celui d'avoir à lire, encore et toujours, ce qui n'est pas pour nous. Et doit le devenir