Métacortex
La dernière page de Métacortex se referme. Une fois de plus avec Dantec, ce fut une expérience intense. Le cerveau en ébullition, les sens en alerte rouge, raison et mystique connectées en mode viral. Et contrairement à tous ces livres qui chez moi provoquent la réflexion, je parlerais plutôt ici d'inflexion. De contamination de la pensée par le rouleau compresseur du schéma Dantec imprimé en livres de feu dans le complexe neuronal.
Depuis Villa Vortex, Dantec n'a cessé de marteler son évidence chrétienne et littéraire: la littérature, le livre, est une arme que l'auteur se doit d'engager sans merci, sans retour, sans compromis, dans la guerre totale que joue le monde engagé dans le temps de la fin, pour cette chute qui précède le jugement dernier dans la gloire de la justice divine. On peut ne pas adhérer à la vision profondément chrétienne de l'auteur, qui est le cadre immuable dans lequel l'intégralité de son œuvre s'écrit maintenant, sans échappatoire possible, ne serait-ce que parce qu'elle n'est pas ouverte à la discussion. Pour Dantec, il s'agit d'un élément donné (Don de Dieu et évidence) qu'il ne tente jamais de justifier, pour lequel aucun détour démagogique n'est emprunté dans l'espoir de faire comprendre, d'amener à croire. On ne réfute pas les évidences. On ne les explique pas non plus.
Mais c'est rarement ce cadre qui dérange à la lecture de Dantec, car il s'agit du canevas explicatif sous-tendu, non du message explicite. Et le message, une fois de plus, fait la part belle à une vision méthodiquement réaliste du monde. Il serait probablement facile d'arguer qu'il s'agit d'une vision profondément pessimiste de notre réalité future, mais il est clair que Dantec se contente de tirer les conclusions logiques de l'état du monde tel qu'il le voit. La justesse de ces conclusions n'est pas à discuter en tant que processus rationnel – il ne s'agit, après tout, « que » d'un roman de sicence-fiction – mais on peut s'offusquer de la vision noire à l'extrême de l'homme et du monde qui nous est présentée. Il est inutile de s'intéresser ici aux détails du texte, à l'absolue horreur qui est progressivement mise en place par la narration, à la galerie innommable que l'auteur nous dévoile. Mais il est important de comprendre que, les porte du roman une fois ouvertes, le lecteur pénètre une réalité qui, si elle se veut la version transparente, révélée, de la réalité quotidienne de l'humanité dans sa globalité, n'en reste pas moins un concentré actif du pire imaginable – rien d'aussi inimaginable que la réalité dirait Dantec, mais tout de même heureusement très loin des routines confortables de notre vie normative de citoyens « civilisés ».
Cette vision est pourtant nécessaire, incontournable, dans l'optique ontologique du Livre de Dantec. Il ne sert en effet à rien d'écrire autrement. Si le livre dans son projet initial n'est pas un mouvement actif vers la rédemption du lecteur comme de l'auteur, il n'est qu'un pavé de plus dans la marre insondable de la médiocrité et de l'inutile. Le livre se doit d'être une machine de guerre, à la fois arme de destruction et instrument de d'amélioration par le chaos qu'il génère, et qui conduit inévitablement à la reconstitution positive d'un nouvel ordre. Tout le roman est d'ailleurs écrit sous ce schéma: chaos – destruction – chute – genèse.
Je ne sais ce qui se dit de Dantec dans les salons bien-pensants du monde littéraire, mais cette auto-proclamation de soldat littéraire, de guerrier des temps modernes par l'arme originelle de l'écriture me semble être délicieusement revigorante. Il apparaît souvent, à la lecture des catalogues éditoriaux, que le monde des lettres s'enfonce doucement dans la torpeur triste des conforts de l'égo et de la lecture plaisir. De l'absence de littérature pour Dantec, donc. Est-ce à force d'avoir lu et relu Nietzsche? Il est certain pour l'auteur que l'homme ne peut advenir dans sa forme supérieure que s'il se bat contre ce confort, s'il lutte, avec toutes les armes que sa pensée et sa culture lui offrent, contre la traitre pente du plaisir facile et de l'aveuglement complaisant.
Cela ne signifie pas pour autant que Métacortex n'est pas un plaisir à lire. Si le sous-titre de Liber Mundi II peut effrayer les lecteurs un peu refroidis par l'expérience ardue et violemment décousue en surface de Villa Vortex, Métacortex se présente d'emblée comme un roman beaucoup plus centré sur sa trame narrative. Non que l'on puisse s'attendre à échapper aux longs paragraphes mécaniques qui donnent à voir la théorie de Dantec où l'humain, les machines et le livre se mêlent en permanence, jusqu'à devenir Unique et Trinitaire dans la personne du héros; mais il n'en reste pas moins que les trames croisées de l'histoire de Paul Verlande et son père, évoquant en miroir les événements de la seconde guerre mondiale et du futur proche, sont narrées tout au long de l'un des meilleurs romans de Dantec, qui trouve là un équilibre parfait – ressenti personnel, évidemment – entre une narration serrée et dynamique et de puissantes réflexions mystico-mécaniques. Alors il est vrai que les personnages sont souvent trop pris par leur rôle de symboles incarnés pour devenir vivants sur le plan de l'émotion, mais cela n'empêche pas le lecteur de s'investir dans leur histoire ou leur enquête.
L'histoire elle même? Qu'importe.
Elle est le contenant, le canon, la déclaration de guerre. C'est dans les mots que les munitions fusent et que les hommes meurent. C'est dans l'épaisseur des pages que la bataille se déroule, sous, dans et par le texte. Il faut donc s'y perdre pour s'y retrouver. Comme le dit Paul, en dernière page:
« Venez donc jusqu'à moi, pour voir. »
Maurice G. Dantec, Métacortex, Albin Michel