La Tour Sombre
Il est toujours délicat de parler d’un auteur comme Stephen King. Adulé d’un côté par des amateurs pas toujours très regardants, méprisé de l’autre sous l’effet d’un simple snobisme de genre, il est pourtant un écrivain marquant de la littérature mondiale. Et La Tour Sombre est probablement le cycle le plus digne de louanges d’une bibliographie pourtant fort riche.
Au sein d’une œuvre majoritairement portée sur l’horreur et le fantastique, La Tour Sombre se démarque comme une somme particulièrement difficile à circonscrire dans les limites d’un genre défini. Fourre-tout fantastique, uchronie et univers parallèles, western shamanique, on peut faire pleuvoir les qualificatifs les plus divers – et les plus inutiles – autour d’une œuvre de toute façon trop changeante pour être fermement délimitée.
J’avais à l’origine écrit un court synopsis qui présentait les personnages et l’histoire générale, mais ces renseignements peuvent se trouver n’importe où et ne sont finalement pas d’une importance cruciale. Si vous connaissez déjà King, vous pouvez faire confiance à ses qualités de conteur : quelles que soient les contrées étrangement familières où il emmène le lecteur, soyez sûrs que ces endroits méritent le détour, même de 3000 pages. Pour les lecteurs circonspects, autant le préciser d’emblée, La Tour Sombre n’est pas parfaite de bout en bout. Elle est ponctuée de baisses de rythme, de creux narratifs, de passages moins maîtrisés ou moins intéressants. Mais ces quelques moments sont en très large infériorité numérique et se trouvent généreusement compensés par un foisonnement continu d’idées, d’émotions, et de très beaux instants littéraires. Tous les personnages principaux, des héros à leurs adversaires, sont amenés à la vie avec un talent qui pousse le lecteur de la fureur aux larmes tant ils prennent chair dans l’esprit.
Sans vouloir tomber dans l’apologie et crier trop vite au génie – le terme n’est-il pas réservé à Alain Damasio ? - je pense pourtant que le projet de La Tour Sombre relève réellement du génie. Il n’est pas rare que les auteurs les plus talentueux et imaginatifs de la science fiction ou du fantastique tentent d’écrire des sagas qui créent un monde cohérent, complet, dont les pièces maitresses entrent en jeu et se révèlent tout au long des différents tomes de la série. Bien maîtrisées, ces sagas marquent à tout jamais les littératures à venir, comme l’ont prouvé Tolkien, Asimov et bien d’autres. Avec La Tour Sombre, King prend un parti encore plus osé : le cycle est le point de rassemblement de toutes les histoires éparses, apparemment indépendantes écrites par l’auteur. C’est, écrit après coup, le pivot fondamental autour duquel tout a toujours tourné dans l’imaginaire de King.
L’aboutissement logique – mais effroyablement ambitieux – de ce processus est d’avouer, en plein milieu du roman, que King en est l’auteur, et de le faire apparaître en tant que tel, plus ou moins alcoolique et irresponsable dans sa petite cuisine au fin fond du Maine, menaçant de laisser l’univers s’effondrer par simple paresse tant La Tour Sombre lui semble un roman difficile à écrire. L’apparition d’un écrivain dans sa propre narration n’est pas un fait unique, mais King joue en virtuose du voyage entre les dimensions qui fait de la sienne (la notre ?) le segment fondateur de toutes les autres dont il est contre son gré l’architecte divin. Et c'est un clin d'oeil du meilleur goût que de se faire détester de ses lecteurs au moment même où ils apprécient autant le livre.
La Tour Sombre acquiert ainsi une double dimension : lue par et pour elle-même, c’est une exaltante aventure dont l’ampleur connaît peu d’égale dans l’histoire de la littérature. Lue à la lumière de l’œuvre complète de King, c’est un passionnant exercice de mise en perspective, de cohésion ultime qui offre à chacun de ses romans de devenir une des pierres nécessaires à la construction de la Tour. Les amateurs retrouveront des personnages ou des lieux connus avec plaisir, les autres resteront ébahis par la discipline et le talent que demande une telle entreprise.
Et bien que je me sois refusé à entrer dans les détails de l’histoire ou des personnages, qu’il me soit permis de vous dire ceci : après la lecture de ces sept romans, tous les héros vous paraîtront bien fades, sous l’ombre écrasante du Pistolero.